Douzième article du cycle « Le Retour vers l’Occident »

Berlin, décembre 1989 : une grue enlève une section du Mur à la porte de Brandebourg — la liste des murs se change en plan d’une porte (photo : U.S. Air Force, SSgt F. Lee Corkran).
Berlin, décembre 1989 : une grue enlève une section du Mur à la porte de Brandebourg — la liste des murs se change en plan d’une porte (photo : U.S. Air Force, SSgt F. Lee Corkran).

La méthode : regarder le mur en face

Un cycle qui démontre la possibilité du retour est tenu de décrire plus honnêtement que quiconque ce qui s’y oppose. Sinon il tourne à la consolation — genre que notre cycle méprise depuis le premier article. Le douzième article est donc un inventaire : la liste complète, sans adoucissements, des obstacles entre la Russie d’aujourd’hui et son retour en Europe, avec l’évaluation de la dureté de chacun et les précédents historiques montrant comment des obstacles de cette classe ont été levés — quand ils l’ont été.

Le barème de dureté compte trois crans : levable (il existe une technologie rodée), gérable (il ne se lève pas, mais il existe une technologie pour vivre avec lui et l’éroder peu à peu), dur (rien ne le contourne, il exige une décision directe). C’est précisément ce qui distingue l’inventaire de la propagande des deux bords : il trouve en stock les trois catégories.

I. La guerre : obstacle dur numéro un

Commençons par le principal, malgré la tentation de le garder pour la fin. Les hostilités actives sont un obstacle absolu : tant qu’elles durent, rien ne commence, absolument rien, et tout discours sur un « retour par-dessus la guerre » est du verbiage. C’est l’obstacle dur à l’état pur, et il ne se lève que par une décision directe : le cessez-le-feu et le règlement.

Que disent les précédents de la sortie elle-même ? Deux choses, toutes deux sobres. La première : les conflits de cette ampleur s’achèvent plus souvent non par une paix idéale, mais par un armistice fonctionnel — le modèle coréen de 1953 a arrêté la guerre sans traité de paix et en est à sa huitième décennie ; ce n’est pas un modèle de justice, mais la preuve que l’arrêt est possible avant la solution de toutes les questions, et que c’est lui, et non un traité final, qui ouvrit alors la première phase du revirement (sixième article). La seconde, négative : les armistices sans mécanismes de contrôle ni garanties — la leçon de Minsk — deviennent des pauses entre les escalades ; la technologie de la vérifiabilité (« fais confiance, mais vérifie », zones de désengagement, monitoring) n’est pas un luxe bureaucratique, mais le seul moyen connu de transformer une pause en processus. Notre cycle n’écrit pas de recettes de règlement — mais il consigne, à la suite du onzième article, le cadre hors duquel aucune recette ne fonctionnera : un règlement n’est reconnu comme porte vers l’Europe que s’il est reconnu par l’Ukraine elle-même.

Minsk, février 2015 : un armistice sans mécanismes de contrôle est devenu une pause entre les escalades (photo : www.kremlin.ru, CC BY 4.0).
Minsk, février 2015 : un armistice sans mécanismes de contrôle est devenu une pause entre les escalades (photo : www.kremlin.ru, CC BY 4.0).

Évaluation : dur ; ne se lève que par une décision ; précédents d’arrêt — ils existent.

II. La question territoriale : le plus durable des obstacles

Derrière le cessez-le-feu se dresse la question qui empoisonnera les relations le plus longtemps : le statut des territoires. Qu’il n’y ait ici aucune illusion : la reconnaissance de changements de frontières opérés par la force, l’Europe ne la donnera pas — c’est sa constitution (onzième article), et aucun calcul ne pèsera plus lourd.

Mais la diplomatie possède une technologie maintes fois éprouvée de la vie avec la non-reconnaissance — « nous ne reconnaissons pas, mais nous travaillons ». Les États-Unis n’ont pas reconnu pendant un demi-siècle l’incorporation des États baltes à l’URSS (la déclaration Welles de 1940 resta en vigueur jusqu’en 1991 même) — ce qui n’empêcha ni la coalition antihitlérienne, ni la détente, ni Helsinki. La RFA vécut vingt ans avec la non-reconnaissance des frontières d’après-guerre et de la RDA — jusqu’à ce que l’Ostpolitik de Brandt bâtît la formule « reconnaissance des réalités sans reconnaissance de leur légalité », qui dénoua le nœud à des conditions que les deux parties, dans les années 1950, eussent jugées impossibles. Ce ne sont pas des recettes pour le cas présent — la souveraineté ukrainienne sur sa propre terre n’est équivalente à aucun de ces cas, et le choix de la formule sera l’affaire des parties elles-mêmes. C’est la preuve d’une chose plus modeste et plus importante : la non-reconnaissance juridique et les relations de travail coexistent des décennies durant, si les deux parties séparent la question du statut de la question de la guerre. Le différend territorial se conserve ; la guerre, non.

La déclaration Welles, juillet 1940 : un demi-siècle de non-reconnaissance juridique — et des relations de travail par-dessus (document du département d’État américain, 1940).
La déclaration Welles, juillet 1940 : un demi-siècle de non-reconnaissance juridique — et des relations de travail par-dessus (document du département d’État américain, 1940).

Évaluation : gérable une fois la violence arrêtée ; formules historiques de coexistence avec la non-reconnaissance — elles existent ; dénouements définitifs — hors de l’horizon de planification.

III. La couche juridique : sanctions, mandats, actions en justice

La confrontation juridique du cycle actuel est sans précédent par sa profondeur, et il faut la démonter couche par couche, car la dureté des couches diffère.

Les sanctions sont une couche levable, et la technologie est connue de tous les cas comparables : la progressivité, « un pas contre un pas », un paquet contre une action, avec la réversibilité comme assurance des deux parties. On connaît aussi les leçons de fragilité de ces constructions — des accords qui n’ont pas survécu aux changements d’administration ; la conclusion n’est pas « impossible », mais « il faut bâtir en comptant avec les cycles politiques de tous les participants ». Il existe aussi un indicateur intégré : une part considérable des actes de sanctions est juridiquement liée à des actions et à des états concrets — leur langue elle-même décrit les conditions de leur levée.

Les avoirs gelés et les actions en justice sont une couche gérable : accords transactionnels, mécanismes de compensation et fonds de reconstruction sont la monnaie courante des grands règlements du XXe siècle ; une question de prix, non de possibilité.

Les mandats personnels et les tribunaux sont la couche la plus dure, et l’honnêteté exige de le dire tout net : les mécanismes de la justice pénale internationale sont sciemment construits pour ne pas être objet de marchandage politique, et aucune force européenne sérieuse n’acceptera de payer par leur abolition. Mais cette couche a une propriété qui change tout le tableau : elle est personnelle par sa construction même. Le droit international distingue rigoureusement la responsabilité des personnes et les relations des États — c’est précisément pourquoi les accusations visant des dirigeants concrets n’ont historiquement bloqué ni négociations, ni règlements, ni le retour des pays dans le système international : les personnes changeaient — les portes s’ouvraient, le pays ne portait pas de stigmate éternel. Il en découle une conclusion que nous énoncerons calmement, parce qu’elle est juridique et non complotiste : le caractère personnel de l’impasse juridique signifie que la clé, elle aussi, est affaire d’hommes. Non l’« abolition des tribunaux », qui n’aura pas lieu, mais le changement des acteurs, naturel à tout système politique — ce renouvellement même qui, comme l’ont montré les articles 2, 6 et 7, fut dans tous les revirements russes le premier temps, et non le dernier.

Évaluation : les sanctions — levables ; les avoirs et les actions en justice — gérables ; la couche personnelle — dure, avec une clé qui relève des hommes, non de la diplomatie.

IV. La confiance : détruite de fond en comble — et donc mesurable

Le quatrième obstacle est le plus souvent nommé et le plus mal compris : « la confiance est détruite pour des générations ». Détruite — c’est vrai. La conclusion qu’on en tire est d’ordinaire fausse, parce qu’on confond la confiance-sentiment et la confiance-technologie.

La confiance entre États ne s’est d’ailleurs jamais bâtie sur des sentiments — elle se bâtit sur la vérifiabilité. Toute l’architecture de la détente fut créée entre des parties qui ne croyaient pas un seul mot l’une de l’autre — et c’est là-dessus qu’elle tenait : inspections sur place, télémétrie, notifications, lignes directes, observateurs. « Fais confiance, mais vérifie » est une formule prononcée précisément à propos de relations entre ennemis. Il en découle une consolation pratique d’un genre rigoureux : la confiance zéro est un point de départ opérationnel, pour lequel existe un outillage complet — décrit, dans les deux capitales, dans des manuels écrits par leurs propres diplomates. Le rétablissement commence non par la foi, mais par la première petite obligation remplie — puis on monte l’échelle que nous connaissons depuis le sixième article : des gestes peu coûteux qui accumulent le capital.

Octobre 1988 : un inspecteur soviétique devant un « Tomahawk » avant sa destruction — la confiance comme technologie de la vérifiabilité (photo : département de la Défense des États-Unis).
Octobre 1988 : un inspecteur soviétique devant un « Tomahawk » avant sa destruction — la confiance comme technologie de la vérifiabilité (photo : département de la Défense des États-Unis).

Évaluation : gérable ; la technologie — la mieux rodée de toutes celles énumérées.

V. L’obstacle intérieur : les bénéficiaires de l’état de siège

Le cinquième obstacle ne figure d’ordinaire pas dans les listes de ce genre, alors qu’il devrait y occuper la première place : le principal adversaire du retour ne se trouve ni à Bruxelles ni à La Haye, mais à l’intérieur — et ce n’est pas le « peuple », à qui l’isolement n’a rien donné, hormis le compteur du neuvième article. C’est le circuit décrit par le deuxième article, pour lequel l’état de siège est source de pouvoirs, de budgets et d’irremplaçabilité : des structures et des personnes dont la valeur pour le système est directement proportionnelle au niveau de la menace qu’elles-mêmes rapportent en haut. Ce circuit résistera au revirement non par conviction, mais par position — comme il a résisté dans tous les cycles précédents : en effrayant le sommet du pouvoir par le prix de l’ouverture et en lui cachant le prix de la fermeture.

Les précédents de levée sont connus, jusque dans le détail, depuis le sixième article : cet obstacle, on ne le fait pas changer d’avis — on en change l’effectif. Gortchakov n’eut pas à rééduquer Nesselrode, ni Chevardnadze Gromyko ; on les remplaça, et le circuit, privé de son nœud, se reconfigura à une vitesse stupéfiante — l’appareil qui la veille rapportait le siège exécutait le lendemain la détente, car l’appareil sert la configuration, non l’idée. De là aussi la place de cet obstacle dans l’inventaire : c’est le plus proche du dur en apparence — et le plus levable en substance, car il se lève par la décision d’un seul niveau, celui-là même où, comme nous l’avons établi dans le deuxième article, tout, en Russie, se décide.

Moscou, avril 1987 : Chevardnadze et Shultz — l’appareil qui la veille rapportait le siège exécute la détente (photo : RIA Novosti archive, image #410998 / Sergey Guneev / CC-BY-SA 3.0).
Moscou, avril 1987 : Chevardnadze et Shultz — l’appareil qui la veille rapportait le siège exécute la détente (photo : RIA Novosti archive, image #410998 / Sergey Guneev / CC-BY-SA 3.0).

Évaluation : d’aspect dur, se lève par une décision sur les hommes ; précédent historique — trois fois.

VI. L’état récapitulatif

Le tableau d’ensemble de l’inventaire est le suivant. Obstacles durs — deux : la guerre active (ne se lève que par la décision directe d’arrêter) et la couche juridique personnelle (ne se lève que par le changement des personnes). Gérables — trois : la question territoriale (les formules de coexistence avec la non-reconnaissance), la couche financière et contentieuse (la monnaie des grands règlements), la confiance (la technologie de la vérifiabilité à partir de zéro). Levable selon une technologie rodée — la couche des sanctions. Et un obstacle d’espèce particulière — le circuit intérieur des bénéficiaires du siège —, qui sur la carte vient en premier, parce qu’il bloque l’accès à tous les autres : tant que l’image du monde au sommet est formée par ceux qui se nourrissent du siège, ne seront prises ni la décision d’arrêter, ni la décision sur les hommes, ni celle du premier petit pas.

Lisons l’état récapitulatif en entier — et nous verrons ce pour quoi il a été dressé : toutes les routes de l’inventaire convergent en un seul point. L’arrêt de la guerre — une décision du sommet. La clé juridique personnelle — une clé qui relève des hommes. Le circuit intérieur — on en change l’effectif d’en haut. Trois obstacles en apparence irréductibles ont une seule et même adresse de décision, et cette adresse, nous la connaissons depuis le deuxième article : le pays d’une seule décision. L’inventaire des obstacles, mené honnêtement, s’est révélé être non une liste de murs, mais le plan d’une seule porte.

De la porte traiteront les deux articles finals : le treizième, sur la couche dirigeante à qui il revient de l’ouvrir, et le quatorzième — sur ce à quoi ressemble le tour de clé lui-même.

Prochain article du cycle : « La couche dirigeante : à qui d’ouvrir la porte ».