Quatorzième et dernier article du cycle « Le Retour vers l’Occident »

Berlin, 14 novembre 1989 : gardes-frontières de la RDA devant la porte de Brandebourg — le Mur est encore debout, la porte est déjà ouverte (photo : département de la Défense des États-Unis, NARA).
Berlin, 14 novembre 1989 : gardes-frontières de la RDA devant la porte de Brandebourg — le Mur est encore debout, la porte est déjà ouverte (photo : département de la Défense des États-Unis, NARA).

Un final connu dès la première page

Quatorze articles. Trois cents ans d’un tissu qu’on ne peut découdre. Trois tentatives d’isolement — trois échecs. Une culture qui a conquis l’Europe depuis une maison grande ouverte. Le philosophe du canon, qui a démontré que la santé du pays exige ces fondements mêmes auxquels la politique actuelle fait la guerre. Le savant eurasiste dont l’appareil, honnêtement vérifié, désigne l’Europe comme le lit principal de la passionarité russe. Une économie qui paie des dizaines de pour cent de majoration pour contourner des liens déclarés rompus. Une diaspora qui bâtit déjà le pont du retour. Une Europe qui a repris la Russie trois fois — par calcul et sans sentiments. Des obstacles dont chacun a sa clé. Et trois précédents historiques de la manière exacte dont la clé a tourné : non par la révolution, non par la capitulation, mais par le changement des hommes qui forment l’image du monde au sommet du pouvoir.

L’article final n’ajoute pas d’arguments nouveaux — il ramène tout ce qui a été dit à une seule affirmation et l’étaie là où elle est le plus vulnérable : sur les erreurs.

I. La thèse du final : le changement d’entourage ouvre la porte

Énonçons-la sans détour.

Le changement de la couche dirigeante autour du pouvoir suprême n’est pas une condition suffisante du retour de la Russie à un dialogue constructif avec l’Occident — mais c’est la condition nécessaire et la première. Toutes les autres conditions — la fin de la guerre, le règlement, la confiance, la levée des sanctions — exigent des décisions impossibles à prendre et à faire passer par l’appareil tant que cet appareil est sélectionné selon le critère de la servilité et se nourrit professionnellement de l’état de siège. L’histoire des trois revirements le montre : dès que la configuration au sommet changeait, tout le reste se mettait en mouvement — lentement d’abord, puis en avalanche.

Les précédents : Gortchakov à la place de Nesselrode — et la Russie revint dans le concert européen. La destitution de Molotov, l’élimination de Béria — et Khrouchtchev est à Genève, l’Autriche reçoit l’indépendance, la Yougoslavie reçoit des excuses. Chevardnadze à la place de Gromyko et Iakovlev aux côtés de Gorbatchev — et en trois ans, la confrontation de quarante ans est démantelée. Trois fois, la même mécanique. Trois fois, le même premier mouvement.

Iline a appelé cela le renouvellement de la couche dirigeante — la promotion d’hommes de compétence et de responsabilité à la place des hommes de servilité. Goumilev aurait appelé cela trouver un lit créateur à la passionarité que le cycle actuel brûle en pure perte. L’histoire l’appelle simplement : les hommes avant le cap.

II. Trois erreurs des trois revirements : la liste obligatoire

Parler du revirement sans parler des erreurs, c’est de la propagande. Les trois précédents contiennent tous des erreurs coûteuses, et le final du cycle les présente non dans les notes de bas de page, mais dans le corps du texte.

L’erreur du premier revirement (1856–1881) : l’inachèvement.

Alexandre II mena les réformes les plus profondes — et ne les couronna pas des institutions qui, seules, auraient pu inscrire le revirement dans une construction irréversible. Chaque réforme tenait à la volonté personnelle du monarque. Quand cette volonté commença à faiblir sous la pression du lobby de la contre-réforme, chaque ligne conquise se révéla contestable. L’assassinat de 1881, le retour en arrière immédiat d’Alexandre III — et, trente ans plus tard, l’impasse de 1905, sortie tout droit du compte non soldé des réformes.

1er mars 1881, l’explosion sur le canal Catherine : un revirement non inscrit dans les institutions a péri avec son auteur (gravure de la « Vsemirnaïa Illioustratsia », 1881).
1er mars 1881, l’explosion sur le canal Catherine : un revirement non inscrit dans les institutions a péri avec son auteur (gravure de la « Vsemirnaïa Illioustratsia », 1881).

Première leçon : un revirement non inscrit dans les institutions vit exactement aussi longtemps que son auteur. Chaque pas doit laisser derrière lui une couche irréversible — un tribunal qui travaille déjà ; un traité qui s’exécute déjà ; un budget où la ligne est déjà inscrite ; une habitude qu’il est impossible d’interdire. Se hâter avec les déclarations et temporiser avec les institutions — recette classique de la contre-réforme.

L’erreur du deuxième revirement (1953–1964) : la solitude du cap.

Le revirement khrouchtchévien tenait à un seul homme et s’acheva avec lui. La nouvelle pensée ne fut traduite ni en normes de droit, ni en standards professionnels de l’appareil, ni en accords internationaux qu’il serait devenu coûteux de réviser. L’appareil qui exécutait la détente sous Khrouchtchev exécutait le gel sous Brejnev avec la même précision — non parce qu’il avait été remplacé, mais parce qu’il n’avait jamais été reformé selon d’autres standards professionnels.

Camp David, septembre 1959 : le dégel tenait à un seul homme — et s’acheva avec lui (photo : US Navy / NARA).
Camp David, septembre 1959 : le dégel tenait à un seul homme — et s’acheva avec lui (photo : US Navy / NARA).

Deuxième leçon : la couche dirigeante du revirement doit être renouvelée, et non pas seulement réorientée. Un revirement qui ne crée pas de couche nouvelle, aux standards professionnels différents, est réversible au premier changement de vent. Khrouchtchev donna au pays le dégel, mais il ne lui donna pas les juges, les diplomates et les analystes d’un type nouveau qui seraient restés en place indépendamment du secrétaire général suivant.

L’erreur du troisième revirement (1985–1991) : la vitesse sans filet.

Le revirement gorbatchévien prenait de la vitesse plus vite que ne se bâtissaient les institutions. Vers 1990, l’Allemagne s’unifiait, les troupes soviétiques quittaient l’Europe, et l’économie soviétique se délabrait plus vite que ne se construisait l’économie de marché. L’ouverture politique proposa à la société la liberté avant d’avoir donné à cette liberté un sens économique — et la société lia l’effondrement à l’ouverture, non aux décennies de fermeture qui avaient précédé. Ce lien erroné vit encore aujourd’hui dans la conscience de masse comme argument contre le revirement : « on s’est ouverts — et on s’est effondrés ». C’est, des trois erreurs, celle qui vit le plus longtemps, parce qu’elle s’est muée en mythe.

Troisième leçon : le tempo du revirement doit être déterminé par la vitesse de construction des institutions, et non par la vitesse de démantèlement des anciennes. Adenauer bâtissait l’ancrage à l’Ouest plus lentement que ne l’exigeaient les impatients — et c’est précisément pourquoi il s’est révélé irréversible. Abattre les barrières plus vite qu’on ne bâtit ce qui les remplace, c’est créer un vide que remplit le chaos, et non la liberté.

Le palais de l’Élysée, janvier 1963 : Adenauer bâtissait l’ancrage à l’Ouest lentement — c’est précisément pourquoi il s’est révélé irréversible (photo : Bundesarchiv, B 145 Bild-P106816 / CC-BY-SA 3.0 DE).
Le palais de l’Élysée, janvier 1963 : Adenauer bâtissait l’ancrage à l’Ouest lentement — c’est précisément pourquoi il s’est révélé irréversible (photo : Bundesarchiv, B 145 Bild-P106816 / CC-BY-SA 3.0 DE).

III. Le quatrième revirement : ce qu’il faut faire autrement

Les trois leçons s’additionnent en une seule exigence envers la future équipe du revirement — si elle apparaît, et quand elle apparaîtra.

Première exigence : institutionnaliser chaque pas en même temps que le pas lui-même, et non après. Chaque concession s’enregistre par un traité. Chaque adoucissement se verrouille par un accord de vérification. Chaque pas vers l’ouverture est protégé par un mécanisme qui rend le recul plus coûteux que la poursuite. Gortchakov faisait exactement cela d’instinct — sa diplomatie avançait lentement et donnait à chaque pas une forme juridique ; c’est précisément pourquoi le protocole de Pétersbourg de 1877 a duré plus longtemps que Gortchakov lui-même.

Deuxième exigence : bâtir un corps professionnel, et non une équipe personnelle. Remplacer Nesselrode par Gortchakov — c’est le temps zéro. Faire mûrir le Gortchakov suivant avant que l’actuel ne s’en aille — c’est le temps un. Les académies diplomatiques, les instituts d’analyse réellement indépendants, les critères de sélection consignés dans des règlements et non dans la tête d’un seul homme qui nomme — c’est la bureaucratie ennuyeuse qui, seule, rend le revirement irréversible.

Troisième exigence : synchroniser le tempo extérieur et le tempo intérieur. La vulnérabilité du revirement gorbatchévien tenait à ce qu’il avait fait à l’Europe le cadeau de la paix avant d’avoir assuré au pays une économie pour cette paix. Le quatrième revirement doit avancer en deux colonnes marchant du même pas : chaque ouverture extérieure — avec une acquisition intérieure parallèle, que la population voit et ressent. Alors seulement le lien « ouverture — développement » chassera de la conscience de masse le lien hérité « ouverture — effondrement ».

IV. La formule de l’acceptation mutuelle : où mène la route

Les sept mots d’Iline devenus la devise du cycle — citons-les une fois encore, car l’article final est le meilleur endroit où ils sonnent non comme un slogan, mais comme une conclusion :

L’Occident accepte la Russie telle qu’elle est. La Russie accepte les fondements de l’Occident — non comme un diktat étranger, mais comme cette conscience du droit même sans laquelle, selon le mot de son propre philosophe, elle ne peut s’accomplir. Aucune des deux parties n’exige de l’autre le reniement de soi. Toutes deux prennent sur elles le travail.

Cette formule n’est pas utopique — elle décrit exactement ce qui s’est produit en 1856, en 1922 et en 1990 : la Russie ne devenait pas la France, l’Europe ne devenait pas la Russie, mais elles trouvaient un espace de travail commun suffisant pour la paix, le commerce et l’enrichissement mutuel. Trois fois. Chaque fois après un conflit qui paraissait impardonnable. Chaque fois plus vite qu’on ne l’attendait.

Rapallo, avril 1922 : l’Europe reprend la Russie pour la deuxième fois — après un conflit qui paraissait impardonnable (photo : Bundesarchiv, Bild 183-R14433 / CC-BY-SA 3.0 DE).
Rapallo, avril 1922 : l’Europe reprend la Russie pour la deuxième fois — après un conflit qui paraissait impardonnable (photo : Bundesarchiv, Bild 183-R14433 / CC-BY-SA 3.0 DE).

La quatrième fois se distinguera des trois premières par l’ampleur des obstacles — et leur ressemblera en une chose : elle commencera par la décision de quelqu’un, au sommet, d’entendre d’autres hommes à ses côtés. Des hommes qui connaissent le prix de l’isolement de première main. Des hommes qui savent rapporter ce qui dérange. Des hommes qui possèdent et la compétence professionnelle, et la mémoire de ce que la Russie et l’Europe ont déjà vécu autrement — et mieux pour toutes deux.

Cette décision est une. Dans un pays d’une seule décision, une seule décision suffit.

Fin du cycle « Le Retour vers l’Occident ». Quatorze articles. Trois cents ans. Une porte. Une clé.